« Une migration économique atypique: les mobilités dites roms en Europe occidentale » – 9 avril 2014

La conférence organisée à la MSHS, salle 128.

Les quelques pistes de réflexion présentées ci-dessous émanent d’une enquête de terrain en cours dans la région de Nice auprès de migrants roumains dits roms. Elles demandent à être encore travaillées et problématisées. La présentation de ce chantier devant les collègues de la MSHS lors de son séminaire interne n’a en cela nullement vocation à faire état de résultats d’enquêtes mais plutôt d’inviter ces derniers à une discussion en vue d’enrichir ces questionnements et, pourquoi pas,  à élaborer un projet de recherche interdisciplinaire commun.

Résumé :


Aux portes de nombreuses villes de France, on voit ressurgir depuis une petite dizaine d’années des bidonvilles. Ces formes d’habitats extrêmement précaires avaient alors servi de palliatif au manque de logement pour les travailleurs étrangers, en majorité issus des (anciennes) colonies, venus participer à l’effort de reconstruction nationale après la 2ème guerre mondiale. Aujourd’hui, la recrudescence de ces baraquements est –pour partie au moins- liée à une nouvelle migration, celle de populations pauvres et marginalisées venues d’Europe de l’Est et stigmatisées sous l’identification ethnique de « Tziganes » ou « Roms ». En évitant de prendre la catégorisation ethnique de façon essentialiste, on cherchera à mieux définir ces mouvements de façon à saisir ce qui les rapproche et ce qui les distingue d’autres formes de migrations économiques plus traditionnelles. On questionnera en particulier les formes d’altérités qui lui sont associées dans le territoire d’origine comme dans les espaces de migration, le rapport à l’espace européen, les parcours des individus et des collectifs ainsi que les projets –d’ascension sociale ou pas- portés par ces mobilités. A travers ces migrations, c’est la société européenne contemporaine qui peut être analysée.

–       D’un point de vue politique tout d’abord : si la mobilité des travailleurs, après celle des capitaux, fut longuement discutée dans le processus d’élargissement de l’UE ; la migration (économique) de populations faisant l’objet d’un fort rejet social de la part des majoritaires questionne la capacité d’intégration de l’Union et de ses Etats. En France, la primauté de la composante ethnique mise en avant dans les politiques publiques et dans les media invite par ailleurs à interroger le regard portée sur la misère et les processus de mise à distance de celle-ci. Les bidonvilles seraient-ils traités, politiquement, avec aussi peu de moyens si leurs habitants n’étaient pas préalablement perçus –et construits- sur le mode de la Différence. La transformation d’un problème social en un problème ethnique introduit une distanciation qui « rend tolérable » une situation autrement perçue comme politiquement critique. Il conviendrait de travailler sur les discours et les représentations liées à ces populations de façon à éclairer le traitement dérogatoire dont elles font l’objet.

–       D’un point de vue sociologique, il conviendrait d’étudier les formes de sociabilités et les modes de vie engendrés par ces lieux d’habitation. Le bidonville, habitat précaire s’il en est, est non seulement soumis aux aléas naturels (inondations, destruction par des tempêtes, feu…) mais il fait régulièrement l’objet de destruction par les pouvoir publics, avec ou sans proposition de relogement. Les migrants sur lesquels nous portons notre attention ne sont que très rarement –ou de façon mythique – nomades ; ils ne correspondent pas à la catégorie des « gens du voyage » et ne sont pas accueillis sur les aires réservées à cet effet. Il s’agit généralement, comme la majorité des migrants économiques, de personnes ayant quitté –souvent temporairement- un habitat très modeste dans leur pays d’origine et cherchant à vivre à peu de frais durant leur période migratoire de façon à économiser sur les gains obtenus pendant la migration. Même précaire, l’habitat reste source de liens affectifs et de sensibilité mais la labilité de ces habitats induit des pratiques et des relations sociales spécifiques : les expulsions et la destruction de ces lieux de vie obligent leurs habitants à se réinstaller, à négocier régulièrement leur place dans de nouveaux territoires, souvent déjà occupés par d’autres, à tisser des liens avec de nouveaux voisins dans des espaces où la solidarité –comme la notion de communauté- ne va pas de soi. Lorsque les déplacements s’effectuent sur des distances supérieures à quelques dizaines de kilomètres, ce sont souvent également d’autres formes d’insertion locales qui sont à réaménager : les lieux de « travail » (qu’il s’agisse de salariat, de mendicité, de récolte de déchets ou autre), les espaces de ressources (liens avec des associations caritatives auprès desquelles il est parfois difficile de se faire accepter), les espaces de scolarisation des enfants, etc. En ce sens, ces migrants, particulièrement exclus, doivent développer des capacités d’adaptation et d’insertion, tels des savoir-faire, qu’il conviendrait d’éclairer.

–       « En France, on trouve des choses plus belles dans les poubelles ». Au delà de la question de l’habitat, la migration d’une population laissée à la marge des sociétés dominantes dans leur pays d’origine comme dans les pays qui « les accueillent », invite à s’interroger sur l’économie de l’exclusion. De nombreux travaux ont montré comment les emplois subalternes des pays occidentaux pouvaient apparaître comme des opportunités très prisées pour des migrants issus de pays plus pauvres. On a moins souvent abordé la question en termes de relégation : en quoi est-il plus enviable, voire « plus rentable » de vivre à la marge d’une société riche ? Dans quelle mesure le niveau de vie global d’une société impacte ceux qui en sont dits exclus mais dont pourtant les activités lucratives en sont fortement dépendantes ? Reprenant le vocabulaire des informateurs, cela amènera à interroger la notion même de travail.

 

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