La crise de la construction européenne : une fin de cycles ?

Etienne BALIBAR (Professeur émérite, philosophie morale et politique, Université de Paris-Ouest)

Colloque international « La construction européenne et ses apories », Nice, 29-31 janvier 2015, organisation MSHS Sud-Est, soutiens cercle condorcé 06, CRHI et CMMC,  Axe 3 : « L’Europe et ses autres »

Résumé :


La crise de la construction institutionnelle de l’Europe, désormais ouverte sans fin prévisible, et susceptible évidemment de se développer dans la période à venir de façons très diverses, semble illustrer exactement la définition proposée en son temps par Gramsci à propos de l’interregnum : une réalité historique ancienne (tout à la fois historique, politique, culturelle) est désormais « morte », mais les formes nouvelles qui pourraient lui succéder sont encore « à naître ». D’où l’incertitude des stratégies de conservation aussi bien que de révolution, le blocage de l’imagination politique et la prolifération des « pathologies », dont la principale est le retour en force du nationalisme, à la fois par « en haut » et par « en bas », qui peut se révéler dévastateur. Pour contribuer à l’interprétation de cette situation, on se propose de la caractériser comme superposition de la terminaison de trois « cycles » historiques de dimensions et de natures différentes. Au regard de la « longue durée », il s’agit de l’achèvement du cycle commencé aux aurores de la modernité, avec l’expansion Européenne et la constitution de l’économie-monde, conduisant aujourd’hui à ce que Dipesh Chakrabarty a appelé la « provincialisation de l’Europe ». Au regard de la moyenne durée, il s’agit de l’après-coup de ce que les historiens du XXe siècle (Nolte, Hobsbawm, Diner) ont appelé la « guerre civile européenne », c’est-à-dire l’affrontement violent ou pacifique des trois idéologies « totalitaires » qui ont tenté successivement ou simultanément d’articuler les dimensions sociales et nationales du conflit politique (fascisme, socialisme, libéralisme). Au regard de la (plus) courte durée, il s’agit de l’inversion des perspectives institutionnelles de la construction européenne, engendrée pendant la Guerre Froide comme une formation d’équilibre entre souverainisme et fédéralisme, planification et libéralisation, et désormais transformée en instrument de développement inégal entre les nations dans le cadre de la mondialisation. La recherche par les peuples européens et leurs élites politiques d’une alternative solidaire à cette involution suppose – condition nécessaire bien que non suffisante – une vision aussi claire que possible des effets conjugués de ces processus d’échelle très différente, ainsi qu’une réflexion critique sur leurs « téléologies » respectives dont on se propose d’esquisser les grandes lignes.

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