L’Union Européenne ou un hybride à vocation sub-impériale dans le capitalisme mondialisé

André TOSEL (Professeur honoraire de philosophie, CRHI, Université  Nice Sophia Antipolis)

Colloque international « La construction européenne et ses apories », Nice, 29-31 janvier 2015, organisation MSHS Sud-Est, soutiens cercle condorcé 06, CRHI et CMMC,  Axe 3 : « L’Europe et ses autres »

Résumé :


Qu’est ce que l’Europe ? État des États européens en formation ? Fédération universaliste à construire ? Juxtaposition équivoque de nations défendant leur souveraineté et cherchent des compromis ? En fait, cette question ne peut trouver réponse dans une analyse d’essence anhistorique, mais elle relève d’une analyse contradictoire des pratiques politiques et des discours performatifs qui caractérisent les divers acteurs politiques, sociaux et économiques, nationaux et spécifiquement européens qui évoluent dans le cadre mobile de l’espace de l’Union Européenne . On soutiendra la thèse que l’Europe est un espace de gouvernance néolibérale fonctionnant comme quasi puissance sub-impériale sous la dépendance impériale des Etats-Unis au sein de l’économie-monde capitaliste ? Elle doit affronter des apories dont l’issue est actuellement imprévisible.

1. La question de savoir quelle entité politique constitue l’Union Européenne ne peut être résolue par recours aux doctrines de philosophie politique qui depuis sa constitution et tout au long de  son histoire tourmentée se sont affrontées autour de l’opposition entre fédéralisme européen transnational et souverainisme étatico-national. Le traitement de la question impose de passer de la problématique de l’essence supposée de la construction européenne (qu’est-elle ? ) à celle de l’ensemble de pratiques –où figurent les élaborations normatives- caractérisant les institutions européennes dans leur histoire contradictoire et les politiques effectivement conduites : que fait l’Union Européenne et qui agit en son nom ?. Cet ensemble institutionnel ne se réduit pas à lui-même : il est inclus dans un réseau mobile de forces économiques et sociales de puissance inégale qui sont intrinsèquement politiques et culturelles (entreprises de divers niveaux, banques, organisations de lobbying, groupes de pression, syndicats, institutions politiques nationales). Cet ensemble vise à organiser la politique des Etats Nations en le transformant dans un sens dénationalisé et en le situant dans un espace supranational en expansion. Cet espace ne peut pas s’identifier à un niveau d’universel concret puisque le poids inégal des Etats nations -se définissant chacun par la puissance économique  de ses entreprise et de ses organisations financières. Malgré le rêve du « patriotisme constitutionnel » (cher au philosophe Habermas), supposé l’unifier et le pacifier, cet espace est intérieurement concurrentiel et inégalitaire, et il est désormais divisé en un nord hégémonique et un sud dominé, et pour certaines parties, menacé de réduction à la pure subalternité (la Grèce comme avenir négatif).

2. Cet espace fonctionne à la compétitivité différentielle des secteurs moteurs, au déplacement incessant des activités (délocalisations et relocalisations de sites productifs). Il repose sur la mise en concurrence impitoyable entre fragments nationaux d’une force de travail européanisée par la contrainte économique et sociale, en faisant du coût du travail la seule  variable d’ajustement, en fonction des taux de rentabilité financière. Il demeure attractif pour de nombreux Etats nations limitrophes qui espèrent trouver en lui le déversoir de leur force de travail localement inemployable et il joue sur les espérances de consommation infinie qu’il promeut. Satisfaites dans les années du Welfare State -que l’Union Européenne démantèle après les avoir accompagnées-, ces espérances sont actives en raison des différentiels de revenus et elles sont attractives pour de nombreux Etats nations qui en espèrent aussi outre la solution des problèmes d’emploi un enrichissement d’ensemble. S’il est vrai que depuis sa fondation  l’Union Européenne n’a pas connu de guerre entre nationalismes, à l‘exception tragique de la décomposition de la République Fédérale de Yougoslavie qu’elle a encouragée, elle entreprend actuellement une marche périlleuse vers l’est visant réduire l’espace russe et à contrôler les approvisionnements en gaz. En définitive, elle inscrit les éléments nationaux dans la mondialisation du capitalisme néolibéral en déconstruisant les politiques publiques instauratrices d’un minimum égalitaire. Cet hybride sans nom n’est ni un Etat ni une Fédération, mais un espace supranational organisant une puissance économique contraignante et cherchant à se donner une unité politique sans assentiment démocratique des populations, sans stimulation d’une démocratie processus, sans même les trais minimaux d’une démocratie régime. Elle est une oligarchie exerçant un quasi principat  peu responsable qui  dépolitise toute opposition, en favorisant la constitution politique d’un parti unique européen capitaliste, en organisant l‘auto-élimination de l’ex-gauche socialiste et en s’immunisant contre toute résistance interne des populations. Rendues vulnérables ces populations sont vouées à ne plus être des « peuples » alors qu’elles sont incapables de se constituer en « peuple européen ».

3. La construction en arrive désormais à un seuil d’apories et peut-être d’une bifurcation. On peut en relever trois qui s’accumulent.

– La première aporie est celle de l’universalisme supposé inspirer l’Union Européenne  mais qui éveille l’insatisfaction populaire face aux politiques de désocialisation et produit des sentiments nationalistes. Ces nationalismes  dévoient des aspirations légitimes de type national-populaires. Seules les extrêmes-droites prennent en compte cette réalité. Le souverainisme renaît ainsi sous une forme caricaturale alors que la souveraineté nationale et sa transformation deviennent une question clé.

– La seconde aporie redouble la  première. Cette crispation nationalitaire se radicalise en situation de multiculturalisme en raison de la question des minorités culturelles et religieuses laissées hors citoyenneté et hors solidarité. Ces populations  sont ainsi condamnées à recourir au communautarisme. Ce terme est devenu infâmant comme celui de populisme au moment même où se pose à nouveaux frais la question de la communauté et du peuple, c’est –dire des niveaux et de formes du commun de l’être en commun.

– La troisième aporie concerne la démocratie politique, qu’elle soit interne à chaque membre de l’Union ou relève de la politique inter-trans-nationale de l’Union. Le déficit démocratique n’est plus à signaler puisque en chaque Etat de l’Union la politique se réduit à la gouvernance néolibérale exercée par une caste, élective ou non, qui joue sur la passivité des peuples et se constitue en politique arbitrant la concurrence des diverses strates du capital. Sur le plan de la politique extérieure, l’Union Européenne n’a pas de politique propre sinon celle d’un auxiliaire servile et dévoué de la politique de la puissance impériale encore dominante, les Etats-Unis. C’est là qu’il devient possible de saisir l’hybride européen. C’est un espace sub-impérial de l’économie-monde (au sens de Wallerstein), inscrit dans la mouvance de la puissance impériale avec laquelle il est tout à la fois en concurrence et en syntonie. En fait, ce caractère renvoie aux conditions de fondation de l’Union Européenne qui étaient anti-totalitaires, mais alors et surtout anti-communistes, en tout cas anti-populaires. La politique suivie en Asie mineure, en Afrique et en Europe orientale en sont la preuve.

4. Certes la culture européenne à son meilleur niveau –démocratie processus, droits de l’égale liberté, laïcité, solidarité des peuples- n’est pas morte, mais elle ne trouve pas dans l’Union Européenne son vecteur. Elle n’a de chance d’effectivité que si elle s’articule à une pratique agonistique fondée sur la mise en mouvement et en convergence des masses subalternes aujourd’hui fragmentées et pulvérisées en Europe. La culture européenne n’a eu de portée émancipatrice que toutes les fois chaque fois où elle a pu assimiler à un haut niveau de pensée et d’action les masses instrumentales qu’elle a par ailleurs et en même temps hégémonisées. Renaissance, Réforme, Lumières, Révolutions libérales-républicaines, Révolutions communistes, Mouvements d’émancipation ont été des moments de cette capacité de cette religion de la liberté-puissance d’agir et de ses hérésies. Mais aujourd’hui l’Europe, comme espace sub-impérial de la mondialisation capitaliste, est prise dans la révolution passive qui empêche les masses subalternes d’agir et les désassimile. Là se forme la possibilité d’une bifurcation : ou bien L’Europe continue sur sa lancée au risque d’une désémancipation des peuples et d’une rupture interne ou bien elle fera droit aux subalternes sans ignorer le niveau national.

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