L’institution européenne du conflit. L’Etat social à l’épreuve de la mondialisation

Edouard DELRUELLE (Professeur, Université de Liège)

Colloque international « La construction européenne et ses apories », Nice, 29-31 janvier 2015, organisation MSHS Sud-Est, soutiens cercle condorcé 06, CRHI et CMMC,  Axe 3 : « L’Europe et ses autres »

Résumé :


Je propose d’interroger l’idée de « modèle social européen » à travers la notion de conflit – ou plus exactement d’« institution du conflit », qui me semble caractériser en propre la démocratie.

Y a-t-il un « modèle social » européen ? Les débats publics sur la question sont, à l’évidence, marqués par une profonde ambivalence. D’un côté, la construction européenne est contemporaine de la mise en place de mécanismes de sécurisation de l’existence et de concertation sociale jusque-là inédits, que l’on peut regrouper sous le terme d’ « Etat social » ou de « citoyenneté sociale ». Pendant longtemps, le mythe européiste s’est confondu avec le projet d’un espace commun alliant prospérité économique et justice sociale. D’un autre côté, l’Union Européenne élargie apparaît de plus en plus comme l’agent du démantèlement systématique du même Etat social et de l’alignement de la « Vieille Europe » sur les standards « (anti-)sociaux » en vigueur dans la mondialisation.

Faut-il voir dans cette ambivalence le résultat d’une évolution (entre la période dite des « Trente Glorieuses » dominée par le compromis social-démocrate et la restauration néolibérale qui s’étend des années 80 jusqu’à nos jours), ou d’une tension inhérente à l’espace socio-économique européen – et donc présente dès l’origine de sa constitution ?  C’est cette seconde hypothèse qui sera privilégiée. Elle indique que tout « pacte social » repose, non sur quelque fondation axiologique « dogmatique » transcendant les logiques utilitaristes ou instrumentales[1], mais sur l’institution même du conflit sous toutes ses formes – politique mais aussi sociale, culturelle, etc.

Une double hypothèse se dessine ainsi :

1) la démocratie elle-même peut être définie comme l’institution du conflit, au double sens, objectif et subjectif, du génitif : institution du conflit, au sens où la démocratie est la reconnaissance même de la division, l’ouverture faite aux luttes et aux revendications ; mais aussi institution du conflit, c’est-à-dire inscription et régulation du conflit dans et par le droit, à travers quelque « pacte social » lui-même garanti par les « appareils (répressifs et idéologiques) d’Etat » (Althusser). Les deux mouvements sont nécessaires à la dynamique démocratique : et le conflit et l’institution, ce que l’on voit bien, a contrario, quand l’un des deux manque à l’autre : quand l’institution ne laisse pas d’espace au conflit et efface toute forme de division à soi du social, elle régresse à l’état de « police » exerçant, au nom de l’unité et du consensus, la plus grande violence à l’égard des populations précarisées ou minoritaires ; inversement, quand le conflit est affrontement nu, non réglé par quelque institution éthico-juridique, il est synonyme de guerre ou de terreur – fantasme d’une paix définitive coïncidant avec l’élimination totale de l’ennemi ;

2) or précisément, cette immanence du conflit à la démocratie est indissociable de son extension hors des seules institutions « politico-juridiques », vers cette « autre scène » du politique, selon l’expression de Balibar[2], que sont les conditions sociales et économiques dans lesquelles vivent les acteurs en tant qu’êtres vivants, travaillants et parlants. C’est l’Etat social, en d’autres termes, qui a révélé à la démocratie sa vraie nature, qui est de mettre au jour les rapports de force qui se jouent au niveau anthropologique le plus profond – justement identifié par Foucault comme celui de la « biopolitique ».

Autrement dit, la conflictualité induite par le pluralisme démocratique ne débouche pas seulement (comme le croit par exemple Lefort) sur un débat politique « sans terme et sans garant » dans l’espace public ; elle ouvre aussi le politique à l’hétérogénéité des séries, des niveaux (infrastructure/superstructure, social/ culturel, etc.), à son « hétéronomie constitutive » (Balibar, derechef) – ce que j’appelle pour ma part les « matérialités de la politique ».

La communication visera à montrer ce qu’a de profondément originale, en même temps qu’aporétique, cette intrication de l’institution démocratique du conflit et des dispositifs assurantiels, éducatifs, etc., de l’Etat social ; et pourquoi ce n’est qu’en cultivant cette dynamique paradoxale que l’Europe pourra se constituer à l’avenir (si c’est encore possible) comme pôle institutionnel capable de résister à la mondialisation.

Au final, il s’agira donc d’explorer la fécondité heuristique de ce que Balibar a énoncé sous la forme du « Théorème de Machiavel », et qu’il présente (à juste titre selon moi) comme le legs le plus précieux de l’Europe à l’histoire de l’émancipation :

« C’est dans la mesure où les luttes de classes (qui forment le noyau ou – à d’autres égards – le modèle d’un ensemble de mouvements sociaux) conduisent la « communauté » au point de rupture (ou au bord de la dissolution) qu’elles contraignent le pouvoir de l’Etat (et des classes dominantes) à l’invention institutionnelle, à laquelle elles fournissent en retour une matière non pas simplement « sociale » mais proprement politique. Il en résulte tendanciellement un régime de conflit, instable voire périlleux, mais hors duquel des crises fondamentales ne seraient ni traitées ni reconnues comme telles »[3]


[1] Telle est la thèse avancée, à partir des présupposés néo-lacaniens de Pierre Legendre, par Alain Supiot dans L’Esprit de Philadelphie. La justice sociale face au marché total, Seuil, 2010, ainsi que dans sa leçon inaugurale au Collège de France, Grandeur et misère de l’Etat social, Collège de France / Fayard, 2013.

[2] Etienne Balibar, « Trois concepts de la politique Emancipation, transformation, civilité », in La crainte des masses, Galilée, 1995. Cf. aussi Violence et civilité. Wellek Library Lectures et autres essais de philosophie politique, Galilée 2010,

[3] Etienne Balibar, L’Europe, l’Amérique, la guerre. Réflexions sur la médiation européenne, 2005, p.127.

Share Button