Europe. Penser la guerre. Lutter pour la civilité

Marie-Claire CALOZ-TSCHOPP (Collège International de Philosophie, Genève-Paris)

Colloque international « La construction européenne et ses apories », Nice, 29-31 janvier 2015, organisation MSHS Sud-Est, soutiens cercle condorcé 06, CRHI et CMMC,  Axe 3 : « L’Europe et ses autres »

Résumé :


La marchandisation, la militarisation sécuritaire sous toutes sortes de formes, n’est pas le visage du devenir de l’Europe autonome.

L’Europe guerrière, policière, marchande n’est pas l’Europe de la civilité, (Balibar), qui est une conception positive de la création politique et de la culture. Elle se distingue de la citoyenneté, car elle excède le cadre institutionnel et juridique, comme le souligne Selek (2015). Elle  cherche, ce qu’Arendt nomme des espaces intermédiaires – intéresse – pour que l’invention politique positive puisse devenir visible et lisible. L’État-nation et ses répliques « supranationales » impériales n’est pas la figure centrale de la démocratie « radicale » (Castoriadis) qui se construit autrement, ailleurs, dans la richesse de la nouvelle texture hétérogène des mouvements sociaux.

En bref, le concept « supranational » (supra !) concept ne peut nommer l’Europe politique et culturelle[1]. Il est défini par des liens de force militaires (OTAN et lutte antiterroriste) policiers (Frontex), par des multinationales, des maffias échappant aux contre-pouvoirs, aux mouvements sociaux et même aux États. On est en train de passer à une nouvelle étape de violence guerrière avec les conflits en cours (Irak, Ukraine) et aussi en imposant une culture du « jetable », de la désaffiliation (Castells) à toutes sortes de niveaux en Europe même et sur la planète.

Après le 11 septembre 2001, l’Europe est « occupée » (bases militaires, présence des services secrets, militarisation, commerce des armes, spéculation financière hors contrôle, spéculation sur les matières première en toute impunité, etc.) par des luttes d’empires en recherche d’hégémonie qui n’hésitent pas, non seulement à clôturer (les morts aux frontières en mer et dans les désert), mais à redessiner les frontières européennes (ex. inclure l’Ukraine, les États baltes qui font partie d’une région de l’ère d’influence historique de la Russie et refuser l’adhésion de la Turquie ; à détruire des zones qui remettent en cause le pouvoir central, ex. Tchétchénie) ; à dénier un statut d’appartenance politique à des peuples, des minorités des sans État (ex. Kurdistan, Palestine) qui pourtant existent dans les mouvements sociaux multiples.

Comme d’autres lieux de la planète, l’Europe devient un de champ de bataille des empires (ex. prisons secrètes, camps de migrants, guerre économique), alors qu’elle pourrait remplir un rôle de médiation (Balibar) dans les conflits inter-intra-nationaux et qu’elle pourrait être le lieu d’invention de pratiques, de cultures de civilité démocratique et populaire (Gramsci, Rancière).

Cette guerre impériale dénie la réalité matérielle des mouvements sociaux européens dans toute leur diversité qui seuls peuvent constituer le socle politique et culturel d’une nouvelle Europe autonome des empires. Le défi est pourtant de tisser des liens d’échange complexes, horizontaux, dans de multiples réseaux par le bas (régions, villes, zones, activités, mouvements, etc.) qui puissent construire un espace public européen appropriable par toutes et tous. Les acteurs sociaux ne se définissent pas par le sol et le sang, mais par leur capacité relationnelle à inventer, construire la politique,  la civilité en se réappropriant un imaginaire instituant, en inventant des lieux, des pratiques de « démocratie radicale » à ses frontières, sur ses places publiques, lieux matériels et symboliques des luttes actuelles (Afrique du nord, Turquie, Brésil, Chine, etc.).

Imposée par la force et le cynisme, la culture capitaliste et guerrière s’installe avec des effets en retour illimités et incalculables, dont la mise en péril de la possibilité même de la politique par le passage de la violence à la « violence extrême », la cruauté, comme le dit Balibar.

Elle met en péril la construction d’espaces intermédiaires – inter – où se crée, s’inventent des pratiques démocratiques avec ses conséquences (non-sens, réactions de peur, d’indifférence, de repli identitaire). Dans le débat européen, les créations sociales, culturelles populaires de « civilité » qui existent sont invisibilisées. Les médias se nourrissent de faits divers de la violence sensationnaliste à tous les niveaux, mais sont muets sur les invisibles actifs.

Repenser le rôle de la médiation aujourd’hui suppose d’approfondir l’aporie entre « violence extrême » et « civilité » et surtout de prendre acte des créations « d’anti-violence » (Balibar) pour intégrer ce qu’elle suppose comme nouvel imaginaire et  transformation des modes d’organisation, de mobilisation, des pratiques politiques.

Des lieux concrets permettent l’observation (rapport à l’ONU, à l’OTAN, à Frontex, contrôle bancaire, évasion fiscale, création de démocratie radicale dans des alternatives en Grèce et ailleurs, nouveaux mouvements sociaux, statuts inégaux dans l’intégration européenne, statut de la Turquie, dialectique entre la logique des camps et des places publiques, etc.). A quand un espace réel des mouvements sociaux à de multiples frontières pour une alternative européenne autonome ?

L’expérience d’un colloque international en mai 2014 à Istanbul sur l’œuvre d’Etienne Balibar, et en particulier sur son livre Violence et Civilité (2010), nourrit aussi ma réflexion actuelle sur l’Europe.


[1] La contradiction entre les jeux de forces des empires, entre le « supranational » globalisé et les Etats-nations, laisse apparaître divers phénomènes : l’émergence d’un modèle de gestion de la politique globalisé en tension avec la copie conforme d’une instance supranationale d’Etats-nations hiérarchiques, oligarchiques, autoritaires, bureaucratiques, technocratiques, militarisés, nucléarisés, policiers soumis aux intérêts d’empires se battant pour l’hégémonie globalisée ; ce modèle ne peut pas être un modèle de construction de l’Europe (ni d’autres lieux régionaux dans le monde) ; les tensions, les compétences imbriquées entre instances représentatives (Parlement européen, parlements nationaux) et bureaucratiques, technocratiques et surtout les mouvements sociaux ; au lieu d’une Europe avec une multiplicité d’instances, d’acteurs, une pratique technocratique des « cercles » d’accès des citoyens, des migrants, etcs. qui obéit à une philosophie d’apartheid, les tensions entre peuples-classes-nations-ethnies manifestant des peurs, un malaise face à la désapropriation de tout pouvoir économique, politique, culturel sur sa propre vie, son propre corps ; déficit démocratique abyssal combiné à une culture de guerre banalisée inquiétante (ex. viol de guerre qui s’étend au quotidien) laisse augurer des réactions « populistes » inquiétantes.

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