La construction du ‘mythe négatif’ de l’Europe, corollaire des progrès de l’intégration : le cas de la nomination du haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Federica Mogherini

Jean-Pierre DARNIS (Maître de conférences HdR, italianiste, CMMC, Université Nice Sophia Antipolis)

Colloque international « La construction européenne et ses apories », Nice, 29-31 janvier 2015, organisation MSHS Sud-Est, soutiens cercle condorcé 06, CRHI et CMMC,  Axe 3 : « L’Europe et ses autres »

Résumé :


Souvent, la construction européenne est décrite en des termes négatifs. La construction européenne serait « inachevée », « partielle », ou bien « technocratique » si ce n’est « peu démocratique » pour ne pas dire « ultra libérale » (dans une acception négative). L’ensemble de ces visions contribuent à édifier un véritable tir de barrage vis-à-vis de l’Union Européenne et des organes qui la représentent. Pourtant l’Europe progresse, la « société européenne » avance. Nous voulons ici défendre l’idée que la construction d’une représentation négative de l’Europe, un véritable « mythe négatif », est le corollaire des progrès rapide de l’intégration. L’Europe développe un paradigme historique nouveau, celui d’une intégration qui ne se fait pas par l’extension du monopole de la force (en suivant la logique de Norbert Elias) mais par un processus négocié qui ne remet jamais en question la nature démocratique des Etats-membres qui la composent. Il s’agit d’un processus original, scrupuleux et technique, et donc parfois difficile à comprendre. De plus les responsables politiques des Etats-membres activent avec une grande facilité l’épouvantail européen pour se défausser de leur inaction ou manque de réformisme, en oubliant de mentionner leur part de responsabilité dans les mécanismes de décisions intra-gouvernementaux ou communautaires. Cette vision négative est aggravée par le contexte de crise économique qui entraine souvent un réflexe critique vis-à-vis de l’Europe.

La nomination au poste de haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité représente un cas particulièrement significatif à cet égard. En effet, la fonction de « haut représentant » a été très critiquée depuis sa création, des critiques qui ont redoublé de virulence lors du précédent mandat exercé par Catherine Ashton. Ici encore nous nous trouverions en face d’un exemple d’Europe inefficace. La faiblesse des hauts représentants symboliseraient bien l’absence d’Europe, c’est-à-dire le fait que l’Europe n’existe pas dans le monde, une pathologie politique chronique.

Si nous examinons le processus qui porte à la nomination de Federica Mogherini, nous nous rendons compte qu’il est le fruit d’une série d’enchainements politiques et institutionnels légitimes. La part de négociation entre les différents représentants des Etats-membres est certes importante mais elle s’appuie sur les résultats aux élections européennes ainsi que sur les rapports de force sortis des urnes dans différents pays. De plus un certain processus méritocratique est l’œuvre dans le contexte politique italien.

Les premières actions du haut représentant sont nettement moins vides que ce que les critiques peuvent laisser croire. Elles renvoient cependant aux jeux complexes des principaux pays européens (Allemagne, France, Royaume Uni) qui n’entendent pas perdre de souveraineté. Se met ainsi en œuvre un mécanisme paradoxal : les responsables des Etat-membres délégitiment l’échelon européen, mais se faisant ils se condamnent à l’impossibilité d’agir tant l’échelon national apparait aujourd’hui comme inadapté. Se faisant, ils contribuent encore au manque d’efficacité globale du système européen et aux critiques.

En nous basant sur les sources documentaires écrites et électroniques (documents officiels, communiqué de presses, articles) ainsi que sur des entretiens avec des responsables politiques, analystes et diplomates, nous proposerons une reconstruction et une mise en perspective de la nomination du haut représentant Mogherini afin de mieux répondre à la question du sens des institutions européennes telle que posée par le colloque.

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