Culture démocrate chrétienne et identité européenne : idéalisme et/ou pragmatisme ?

Bruno BÉTHOUART (Professeur d’histoire contemporaine, Université du Littoral Côte d’Opale)

Colloque international « La construction européenne et ses apories », Nice, 29-31 janvier 2015, organisation MSHS Sud-Est, soutiens cercle condorcé 06, CRHI et CMMC,  Axe 3 : « L’Europe et ses autres »

Résumé :


Dans la genèse de la mise en place d’une communauté européenne, il convient de réfuter deux « légendes : celle d’un projet d’une « internationale noire », résumé par la formule de Vincent Auriol « trois tonsures sous la même calotte » et celle de l’antériorité des sentiments européistes de la démocratie chrétienne. Les propos de Jacques Maritain et Luigi Sturzo évoquant dès 1940  la création d’une « Europe fédérale » incluant l’Allemagne à l’issue du conflit ne sont pas pris en compte dans l’immédiat après-guerre par la majorité des responsables issus de la résistance d’inspiration chrétienne et rendent caduque la thèse d’une Europe vaticane même si, à la suite du pape Benoît XV, Marc Sangnier plaidait déjà à Bierville pour le rapprochement franco-allemand durant l’entre-deux-guerres et que Don Sturzo tentait une ébauche d’organisation européenne au sein du Secrétariat international des partis démocratiques d’inspiration chrétienne en 1927.

            Jacques Maritain pourtant, dès 1940, dans un manuscrit l’Europe et l’idée fédérale pose en termes clairs les enjeux de l’identité européenne : « Mais d’abord et avant tout, les peuples européens, si une Europe fédérale doit naître et si elle doit être viable, ont à comprendre que la politique est intrinsèquement liée à l’éthique, et qu’une bonne politique est une politique juste et humaine, et que sans justice politique il n’y a pour les nations ni paix ni liberté ni bonheur : c’est dire qu’il leur faut renoncer décidément aux principes de Machiavel et aux dogmes de la Realpolitik qui ont empoisonné l’histoire moderne. Et ils ont à comprendre qu’il y a un bien commun de la civilisation que la gloire de chacun est de maintenir et accroître par la générosité et la surabondance de sa propre existence et activité, et qui doit se redistribuer sur chacun des membres de la communauté. C’est dire qu’il leur faut renoncer à l’antique idée de l’empire, ou la transfigurer. A tous il leur faut également reconstruire leur philosophie politique, renoncer aux faux dogmes politiques de l’individualisme libéral du totalitarisme révolutionnaire sous diverses modalités, demander aux vérités qui ont formé l’Occident de promouvoir en lui cet idéal commun de civilisation sans lequel une véritable organisation fédérale n’est pas durablement réalisable. L’Europe fédérale n’existera que si l’esprit chrétien la fait exister ».

            À partir du discours du 9 mai 1950, exemple type d’une avancée pragmatique, la mise en place d’un système politique dans lequel les corps intermédiaires que sont les États et les institutions européennes permettant la formation d’une communauté correspond selon Robert Schuman à « un programme d’une démocratie généralisée dans le sens chrétien du mot ». Elle s’appuie sur le respect des droits de la personne par définition solidaire et responsable, elle nécessite le dialogue et la coopération dans le but d’avancer par consentement mutuel et progressivement en refusant l’affrontement. Le principe de subsidiarité cher à la pratique ecclésiale devient une règle de fonctionnement dans une Europe à vocation fédérale où selon Jacques Maritain les nations « en consentant le sacrifice d’une partie de leur souveraineté en faveur d’une communauté supranationale pacifique, […] donneraient l’exemple du refus de l’absolutisme étatique, et montreraient ainsi, au monde délivré, le chemin de l’union et de la paix ». L’échec de l’avancée intégrationniste d’une Communauté Européenne de Défense en août 1954 proposée par de Gasperi révèle des appréciations divergentes au sein de la famille démocrate chrétienne :  celle-ci en revient à une pédagogie européenne appuyée sur la nécessité d’une programmation pragmatique d’étapes reposant sur des actes concrets. Mais comme le rappelle  Robert Schuman, « cet ensemble ne pourra et ne devra pas rester une entreprise économique et tech­nique. Il lui faut une âme, l’Europe ne vivra et ne se sauvera que dans la mesure où elle aura conscience d’elle-même et de ses responsabilités, où elle fe­ra retour aux principes chrétiens de so­lidarité et de fraternité ».

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