Le poids de l’incertitude en économie : aspects théoriques et empiriques

Richard ARENA, Christian LONGHI (UMR 7321 – GREDEG « Groupe de Recherche en Droit, Economie et Gestion »)
1ère Table Ronde « L’incertitude : regards pluridisciplinaires », Nice, 19 juin 2013, MSHS Sud-Est, Saint-Jean d’Angély 3, Projet « Faire Science avec l’Incertitude », Axe 4 : « Territoires, systèmes techniques et usages sociaux »

Résumé :


En économie, la notion d’incertitude joue un rôle essentiel à deux niveaux extrêmement différents. Le premier renvoie à l’élaboration de la théorie économique et relève de l’étude des processus de décision, que ceux-ci aient lieu :

– dans le contexte du choix d’un agent économique isolé qui fait face à ce que l’on appelle les états du monde; il peut connaître ces états (prévision parfaite), ne pas les connaître mais être capable d’associer à ces états une distribution de probabilités (risque) ou ne pas les connaître et ne pas avoir cette capacité (incertitude). On se réfère alors à ce que l’on appelle la théorie de la décision largement sous-tendue parla conception calculatrice et substantive du choix rationnel individuel.

– dans le contexte d’un choix stratégique opéré par un agent économique qui prend également en compte les comportements d’autres agents également concernés par une interaction sociale donnée, à partir d’une anticipation stratégique relative aux choix de ces derniers; la distinction entre risque et incertitude demeure mais elle est largement conditionnée par la nature de la relation entre agents, c’est-à-dire, par les connaissances dont ils disposent et les croyances qu’ils adoptent; on se réfère alors à ce que l’on appelle la théorie des jeux.

– dans le contexte d’une décision qui n’est pas purement dépendante des comportements stratégiques des acteurs mais aussi des formes d’intéraction sociale des agents: confiance, mimétisme, influence, etc. Dans ce cas, les agents économiques sont dits hétérogènes, l’incertitude devient la règle et conditionne les comportements individuels, collectifs et sociaux. On se réfère alors à la théorie des intéractions économiques.

Ces trois contextes relèvent aussi bien de la micro que de la macroéconomie, même si cette dernière suppose la prise en compte du concept d’agent représentatif qui rend encore plus complexe le problème de la signification de l’incertitude en économie.

Plus récemment, de nouvelles approches sont apparues et modifient essentiellement le paysage. Il s’agit :

– De l’économie comportementale qui se développe, se diffuse considérablement et consiste à adopter comme point de départ les comportements observés tels par exemple qu’ils apparaissent sur les marchés et non une axiomatique des choix.

– De l’économie expérimentale qui se concentre dans quelques centres académiques et consiste à adopter comme point de départ les comportements économiques observés en laboratoire selon des protocoles prédéfinis supposant la prise en compte d’une axiomatique des choix.

Dans ces deux contextes, la notion d’incertitude ne se modifie pas mais elle joue un rôle grandissant couplé à celui d’apprentissage. Cette importance conférée à l’incertitude s’étend aussi aux cas où la notion de rationalité collective ou sociale se substitue à celle de rationalité individuelle.

Dans notre contribution, il s’agira en premier lieu de voir en quoi ces nouvelles approches ont pu modifier mais aussi complexifier la notion d’incertitude en économie.

Un deuxième niveau a trait à l’analyse des données, de l’incertitude ou de la qualité inhérentes aux données mobilisées, des contraintes qui pèsent sur la disponibilité de données, leur adéquation aux analyses développées, de la pertinence des modélisations et résultats obtenus, indépendamment des seuls problèmes de significativité statistique. Cette dimension liée à l’incertitude est particulièrement pertinente en économie, contrairement à ce que la production continue d’indices par les instituts pourrait laisser croire. Elle relève principalement de ce que l’on appelle l’économie appliquée.

L’économie a toujours été dans sa partie empirique essentiellement consacrée à l’observation des « économies réelles », à l’explicitation de leur fonctionnement, de leurs performances (croissance, exportation…), à l’établissement de prédictions sur leurs performances futures, à la vérification empirique des prédictions théoriques. Récemment deux courants nouveaux se sont développés, qui visent à réduire l’incertitude selon des modalités parfaitement opposées. Le premier est fondé sur la production de données d’expérience. Il s’agit de créer des environnements en laboratoire permettant d’isoler des éléments de décisions individuelles, visant essentiellement l’évaluation des modèles théoriques existants. Le second n’est à l’opposé pas préoccupé par l’analyse théorique ou la compréhension des phénomènes qu’il traite. Il s’agit de les prédire en utilisant toutes les données disponibles possibles, selon une démarche purement statistique, le meilleur modèle est sélectionné selon la pertinence de ses prédictions, quelles que soient ses variables explicatives. Ces démarches en termes de « data mining » ou de « nowcasting » se développent avec la multiplication des données disponibles.

Mais l’essentiel de l’analyse empirique reste centrée sur la représentation et l’observation des économies réelles. Il est bien évident que l’économie n’est jamais directement observable ni son fonctionnement connu ; tous les faits économiques sont construits, comme le sont leurs relations. L’observation des « économies réelles » n’est pas neutre, elle vise à produire des données pertinentes pour les théories qui sous-tendent leur représentation, et pour les politiques économiques qu’elles définissent. On présentera les caractéristiques essentielles des enquêtes présidant à la construction des appareils statistiques en économie, et les enjeux et limites liés à la production des données, au traitement des données, et à la modélisation. On illustrera notre propos avec l’analyse des territoires et de l’innovation en économie. La représentation économique et le rôle des territoires dans l’explication des performances économiques a considérablement évolué avec l’émergence de problématiques théoriques nouvelles, déplaçant les questions pertinentes, invalidant les connaissances de leur dynamique économique ou la vraisemblance des résultats acquis. Le renouvellement théorique implique le renouvellement des données nécessaires à l’observation de l’économie, à la mesure comme à la compréhension de son activité.

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