La notion d’incertitude dans les sciences historiques

Arnaud BARTOLOMEI (EA 1193 – CMMC «Centre de la Méditerranée Moderne et Contemporaine »)
1ère Table Ronde « L’incertitude : regards pluridisciplinaires », Nice, 19 juin 2013, MSHS Sud-Est, Saint-Jean d’Angély 3, Projet « Faire Science avec l’Incertitude », Axe 4 : « Territoires, systèmes techniques et usages sociaux »

Résumé :


La notion d’incertitude peut être abordée de deux façons par l’historien : sous un angle épistémologique, d’abord, ce qui l’amène à s’interroger sur la valeur de la connaissance historique et le plus ou moins grand degré de « certitude historique » auquel il peut espérer parvenir en utilisant les sources auxquelles il a accès ; comme un objet scientifique, ensuite, lorsque la perception de l’incertitude dans les sociétés passées devient l’objet même de sa recherche. Les propositions de réflexion formulées par les historiens membres du CMMC, dans le cadre du projet de la MSH‐Sud Est, s’inscrivent dans ces deux perspectives que la présente contribution entend donc aborder successivement.

D’un point de vue épistémologique, l’incertitude occupe une position centrale dans la réflexion que l’historien nourrit sur sa propre pratique scientifique et sur sa discipline. Deux questions peuvent plus directement résumer la teneur de cette réflexion : dans quelle mesure est‐il certain qu’un fait historique s’est produit ? Dans quelle mesure est‐il certain qu’un fait historique devait se produire ? La première question renvoie à la construction de la vérité historique et à la scientificité même de la discipline. Depuis l’école dite « méthodique » de la fin du XIXe siècle, l’histoire prétend à un certain niveau de scientificité : la critique des sources et le respect d’un protocole scientifique rigoureux doivent en effet permettre à l’historien d’éviter les erreurs et, donc, de se livrer à une reconstitution fidèle et certaine des faits passés. Cette illusion scientiste, entretenue un temps par l’histoire sérielle chère à l’école des Annales, qui avait élargi la conception du phénomène historique en y incluant les faits économiques, démographiques, sociologiques et culturels, n’est cependant plus partagée, au sein de la communauté scientifique, depuis les remises en cause fondamentales du linguistic turn et de la microstoria : les sources sont de moins en moins perçues comme des indices ou des traces, permettant de reconstituer de façon certaine la réalité historique et, de plus en plus, comme des représentations discursives et orientées d’un réel à jamais
insaisissable. Dès lors, l’historien n’est plus certain que les « choses se sont passées ainsi » mais plutôt que les « choses sont exprimées ainsi dans les sources ». Les égodocuments (journaux intimes et autres écritures du for privé) qu’étudie Pierre‐Yves Beaurepaire constituent une sorte d’exemple paradigmatique du désenchantement qu’ont éprouvé les historiens vis‐à‐vis de leurs sources au cours des dernières décennies et des nouvelles orientations qu’ont suivies, en conséquence, les recherches historiques, puisque, comme il l’écrit, « la certitude a rapidement cédé la place à l’incertitude, lorsque les historiens en se familiarisant avec l’écriture du for privé ont mis en évidence les stratégies d’écriture, de scénarisation ou d’évitement des scripteurs ».

La reconstitution et la description du passé ne constituent cependant qu’une part restreinte du travail de l’historien qui est aussi, et peut‐être avant tout, une démarche d’explication et de compréhension du passé, à savoir de reconstitution des « chaînes causales » qui conduisent à l’occurrence d’un évènement ou d’un fait historique. En la matière, « le tournant critique » des années 1980 a également été révolutionnaire puisqu’il a mis à mal les implicites structuralistes et déterministes sur lesquels reposaient, à l’époque des Annales, les schémas explicatifs des historiens. A l’ère des certitudes, où « l’on s’imaginait que l’économique secrétait le social comme le foie sécrète la bile » (Jacques Dupâquier, 1993) et où les phénomènes historiques apparaissaient donc largement déterminés par leur environnement géographique, économique et culturel, succède, là aussi, une ère d’incertitudes, qui, en plaçant la focale sur la singularité des trajectoires individuelles et l’agency des acteurs, tend à remettre en cause les « grands discours » qui structuraient notre connaissance du passé.

L’opposition entre la « certitude » de la série quantitative et l’incertitude née du « tournant critique » ne constitue cependant pas nécessairement une impasse pour la recherche historique contemporaine qui peut aussi se réinventer en étant attentive aussi bien « à la norme qu’à l’écart à la norme, … à la trajectoire probable et à [ses] inflexions réelles » (P.‐Y. Beaurepaire, 2003) – et qui dispose grâce à l’informatique des instruments nécessaires pour y parvenir.

En tant qu’objet historique, c’est probablement dans le champ de l’histoire économique et, plus précisément, de l’histoire de la décision économique, que la notion d’incertitude a le plus retenue l’attention des historiens au cours des dernières décennies. Cette notion occupe en effet une position centrale parmi les paradigmes de l’économie dite néo‐institutionnaliste qui a eu une très grande influence, à travers les nombreux commentaires qu’ont suscités les travaux d’Oliver Williamson et de Douglass North, sur les historiens de l’économie. Les travaux développés depuis plusieurs années sur l’histoire des réseaux marchands offrent diverses illustrations de l’intérêt que peut représenter la notion d’incertitude pour appréhender, sous un angle nouveau, les pratiques des acteurs du commerce à distance de l’époque préindustrielle. Dans un monde dominé par la lenteur des communications et la faiblesse des recours légaux, l’incertitude constitue en effet la caractéristique première du commerce à distance, que les acteurs s’efforcent de réduire en collectant des informations sur les cours des marchandises et le crédit de leurs partenaires, en inscrivant leurs activités dans le cadre de réseaux de confiance, au sein desquels la réputation et la recommandation offrent des garanties, ou encore en concourant, par leurs pratiques, à la création d’institutions et de normes informelles permettant de limiter les comportements opportunistes de leurs partenaires et de réguler les échanges marchands. La notion de « coût de transaction » apparaît dès lors comme un instrument permettant de formaliser l’ensemble des coûts, monétarisés ou pas, engagés par un marchand pour sécuriser son accès au marché et réduire l’incertitude inhérente à toute transaction.

A l’intérieur de ce cadre théorique large, Silvia Marzagalli et Arnaud Bartolomei animent au sein du CMMC une réflexion sur la dynamique des réseaux marchands dans l’Europe des XVIIIe et XIXe siècles. Ils ont déjà livré diverses contributions sur la fonction des colonies de marchands étrangers dans la structuration des circuits commerciaux, le rôle de certaines professions du commerce – comme les capitaines de navire ou les voyageurs de commerce – dans l’établissement de relations commerciales nouvelles, les instruments mercantiles utilisés pour sécuriser les transactions et réduire l’incertitude marchande (comme la lettre de change, la presse mercantile ou la correspondance) et le recours aux institutions étatiques dans l’intermédiation marchande. C’est notamment dans cette dernière perspective que s’inscrivent les différents programmes de recherche actuellement en cours au sein du CMMC sur l’étude de la fonction consulaire en Europe et dans le monde méditerranéen aux époques moderne et contemporaine.

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