Epistémologie de l’incertitude : raisonnement expérimental, raisonnement herméneutique, méthode indiciaire

Baptiste MORIZOT (EA 4318 – CRHI « Centre de Recherches en Histoire des Idées » ; UMR 7304 – CEPERC « Epistémologie et Ergologie Comparatives »)
1ère Table Ronde « L’incertitude : regards pluridisciplinaires », Nice, 19 juin 2013, MSHS Sud-Est, Saint-Jean d’Angély 3, Projet « Faire Science avec l’Incertitude », Axe 4 : « Territoires, systèmes techniques et usages sociaux »

Résumé :


Pour interroger l’incertitude en sciences humaines, il semble intéressant de passer d’abord par l’épistémologie des sciences naturelles incluant les propositions théoriques de Duhem, Popper, Bachelard, Canguilhem, et jusqu’à Bas Van Fraasen ; pour se fonder sur les acquis de cette tradition théorique ancienne et riche, qui fournit un pôle de comparaison nécessaire. L’incertitude y apparaitra dans son sens physique et métrologique (marge d’imprécision sur la valeur de la mesure d’une grandeur physique). Mais dans un second temps, et c’est l’essentiel, il est nécessaire d’adopter une perspective épistémologique spécifique aux sciences humaines, qui ne leur impose pas de l’extérieur les normes de scientificité des sciences expérimentales. Dans les sciences de l’homme, les types de raisonnement, et le régime d’administration de la preuve, ne sont pas et ne doivent pas être identiques à ceux des sciences de la nature. Cela a été montré dans un texte fondateur de Jean-Claude Passeron, Le raisonnement sociologique, Pour un espace non poppérien du raisonnement scientifique, inspiré notamment par Heinrich Rickert et Max Weber et, qui enjoint de penser pour les sciences humaines un « espace non poppérien du raisonnement naturel », où la scientificité d’une proposition n’est pas liée au seul critère de réfutabilité.

Ce qui permet de montrer qu’en sciences humaines, l’incertitude de la mesure se redouble d’une incertitude herméneutique, suivant le terme de Passeron, liée au travail conceptuel qui configure les données empiriques.

Pour comprendre cette spécificité des sciences humaines, qui est apparue très nettement dans l’organisation du cycle de travail sur l’incertitude, il faut revenir au constat de Passeron : les sciences humaines ne possèdent pas de langage protocolarisé. Par exemple, en physique, l’incertitude a des définitions formelles bien précises : en métrologie par exemple, elle désigne la marge d’imprécision sur la valeur de la mesure d’une grandeur physique. Alors qu’en sciences humaines, les échanges sur cette notion ont montré des significations polysémiques, de l’incertitude comportementale en économie, à l’incertitude de datation en archéologie. Cet espace du langage naturel, limité par le raisonnement expérimental et la cohérence des données empiriques, constitue précisément un espace non poppérien du raisonnement scientifique, celui des sciences de l’homme. Les sciences de l’homme ne peuvent se contenter d’un langage formel protocolarisé mais doivent s’exprimer, dans leurs synthèses, dans cette langue naturelle qui est celle du concept.

Qu’entend-on par langage naturel et langage protocolarisé? Par exemple, le concept de travail, en physique, est parfaitement formalisé : protocolarisé. Le travail d’une force est l’énergie fournie par cette force lorsque son point d’application se déplace (l’objet subissant la force se déplace ou se déforme). Il possède une définition mathématique qui l’insère dans un système de calcul cohérent de la dynamique newtonienne. Une force constante qui s’applique sur un objet parcourant un trajet rectiligne fournit un travail W : le Travail est égal au produit de la force F par le déplacement u.

Par contre, en sociologie ou en économie, le travail a des significations plurielles et mouvantes (l’activité rémunérée qui permet la production de biens et services – avec le capital, c’est un facteur de production de l’économie), en droit, le travail est un concept à bords flous, doté d’une polysémie qu’il n’est ni possible ni souhaitable de réduire complètement : doit-on faire l’hypothèse qu’il est nécessaire de disposer de concepts complexes pour approcher des entités complexes ?

Il s’agit de montrer qu’en ce qui concerne le concept d’incertitude, les sciences humaines ont d’autres choix que de se soumettre, suivant la formule de Passeron, au rêve nomologique de la physique, ou de céder à la divagation herméneutique.

Passeron défend une position épistémologique particulière qui articule dans une limitation mutuelle le raisonnement expérimental et le raisonnement herméneutique, à partir de la nécessité du langage naturel : c’est le « raisonnement sociologique » (Passeron propose le raisonnement sociologique comme une constante de toutes les sciences humaines, qu’il qualifie de sciences historiques : il est intéressant de noter que de ce point de vue, des disciplines comme la paléontologie ou la paléoanthropologie, traditionnellement classées dans la biologie, sont plus proches dans leur rapport à l’incertitude de l’archéologie et de l’histoire que de l’anatomie ou la physiologie : données empiriques qui sont des traces lacunaires, avec incertitude de datation et de représentativité, et interprétation/extrapolation nécessaire).

Si l’on fait dialoguer Popper et Passeron, l’on constate que l’application de l’épistémologie des sciences naturelles aux sciences humaines n’est pas pertinente : il existe un espace non poppérien du raisonnement scientifique, celui des sciences de l’homme – qui pose en termes originaux le problème d’une l’incertitude « sémantique ».

Dans un dernier temps, cette incertitude sémantique peut être pensée d’un point de vue méthodologique à partir des thèses de Carlo Ginzburg sur la méthode indiciaire, propre aux sciences humaines, décrite dans Mythes, emblème, traces : morphologie et histoire. Ce texte pointe le type de raisonnement et le style de problèmes qui caractérisent les sciences humaines, présentant l’incertitude, non comme une imperfection, mais comme un aspect essentiel du savoir acquis par les sciences historiques, profondément distinctes par là des sciences nomologiques, qui ne peuvent être exactes que par ce qu’elles peuvent reproduire leurs résultats en laboratoire – où il est si difficile de reproduire une révolution.

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